3/ La théorie de la révolution permanente
Source : Against Trotskyism: The theory of permanent revolution par J. Sykes – Fight Back News – 6 février 2023
Lorsque Lénine a donné un aperçu bref et cinglant de la carrière de Trotski dans son article de 1914 intitulé La violation de l’unité aux cris de : « Vive l’unité ! », afin que « la jeune génération de travailleurs sache exactement à qui elle a affaire », il a tenu à mentionner la « théorie absurde de la révolution permanente » de Trotski. Quel est le rôle de cette théorie de la « révolution permanente » au sein du trotskisme, et pourquoi est-elle « absurdement gauchiste », comme le dit Lénine ?
Karl Marx lui-même a déclaré dans son discours de 1850 à la Ligue des Communistes :
Alors que les petits bourgeois démocrates veulent mettre fin à la révolution le plus rapidement possible, en atteignant tout au plus les objectifs déjà mentionnés, il est dans notre intérêt et notre devoir de rendre la révolution permanente jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été chassées de leurs positions dominantes, jusqu’à ce que le prolétariat ait conquis le pouvoir d’État et jusqu’à ce que l’association des prolétaires ait suffisamment progressé – non seulement dans un pays, mais dans tous les pays dirigeants du monde – pour que la concurrence entre les prolétaires de ces pays cesse et qu’au moins les forces décisives de production soient concentrées entre les mains des travailleurs.

Les trotskistes citeront toujours ce passage comme preuve de l’« orthodoxie » sur la question. Pourquoi alors Lénine qualifie-t-il l’interprétation trotskiste d’« absurdement gauchiste » si tel est le cas ?
Pour comprendre cela, nous devons examiner concrètement le mouvement révolutionnaire en Russie. Si tout le monde s’accordait à dire que la première tâche était la révolution démocratique bourgeoise contre le tsar, les choses se compliquaient ensuite.
Les mencheviks soutenaient que la révolution démocratique bourgeoise devait être menée par la bourgeoisie libérale avec le soutien de la classe ouvrière. Selon eux, elle devait conduire à la formation d’une république capitaliste, qui développerait les forces productives et créerait les conditions d’une révolution socialiste, qui viendrait beaucoup plus tard.
Trotski a expliqué son point de vue dans l’essai Les trois conceptions de la révolution russe. Selon Trotski,
La perspective de la révolution permanente peut se résumer ainsi : la victoire complète de la révolution démocratique en Russie est inconcevable autrement que sous la forme d’une dictature du prolétariat s’appuyant sur la paysannerie. La dictature du prolétariat, qui mettra inévitablement à l’ordre du jour non seulement des tâches démocratiques mais aussi socialistes, donnera en même temps une puissante impulsion à la révolution socialiste internationale. Seule la victoire du prolétariat en Occident protégera la Russie de la restauration bourgeoise et lui assurera la possibilité de mener à bien la construction socialiste.
Lénine s’opposait à la fois à la formulation menchevik et à celle trotskiste. Contre les mencheviks, Lénine insistait sur le fait que le prolétariat pouvait et devait mener la révolution contre l’autocratie féodale et le tsarisme. Contre le point de vue de Trotski, Lénine prônait une révolution en deux étapes, consistant à mener la paysannerie contre l’autocratie féodale, puis contre la bourgeoisie. Lénine affirmait que la première étape serait immédiatement suivie de la seconde, ce qui fut effectivement le cas, avec la Révolution de Février qui renversa le tsar en 1917, suivie de la révolution socialiste contre la bourgeoisie en octobre. Pour Lénine, cela reposait sur l’alliance stratégique entre le prolétariat et la paysannerie, la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie ».
Trotski écrivait dans La révolution permanente : « J’ai accusé Lénine de surestimer le rôle indépendant de la paysannerie. Lénine m’a accusé de sous-estimer le rôle révolutionnaire de la paysannerie. » Trotski affirmait que la révolution, dans la période socialiste, créerait inévitablement une contradiction antagoniste entre le prolétariat et la paysannerie, conduisant les paysans à abandonner, voire à s’opposer à la révolution socialiste. Selon Trotski, la révolution socialiste « devrait s’attaquer en profondeur non seulement aux rapports de propriété féodaux, mais aussi aux rapports de propriété bourgeois », ce qui conduirait inévitablement à un conflit avec les masses paysannes. En effet, selon Trotski, « les contradictions inhérentes à la position d’un gouvernement ouvrier dans un pays arriéré à la population majoritairement paysanne ne pourraient être résolues que […] dans le cadre de la révolution prolétarienne mondiale ». En d’autres termes, en raison de cet antagonisme inévitable entre le prolétariat et la paysannerie, la révolution en Russie était vouée à l’échec à moins qu’elle ne s’étende immédiatement à l’Europe Occidentale.
Pour Lénine, la dictature du prolétariat dans le premier pays socialiste au monde revêt un caractère particulier. « La dictature du prolétariat est une forme particulière d’alliance de classe entre le prolétariat, l’avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches non prolétariennes des travailleurs (la petite bourgeoisie, les petits artisans, les paysans, l’intelligentsia, etc.) ou la majorité d’entre elles. » Lénine croyait que la révolution dépendait de l’unité des masses laborieuses, de la classe ouvrière et des paysans pauvres. Harry Haywood1 souligne que « Trotski dépeignait la paysannerie comme une masse indifférenciée. Il ne faisait aucune distinction entre les masses paysannes qui travaillaient leur propre terre (les moujiks) et les couches exploiteuses qui embauchaient de la main-d’œuvre (les koulaks) ». Haywood poursuit en soulignant que cela est en contradiction avec l’analyse et la stratégie léninistes de l’alliance ouvrière-paysanne et « en totale contradiction avec toute analyse économique ou sociale réaliste ».
C’est pourquoi le trotskisme soutient que le socialisme ne peut être construit dans un seul pays, mais qu’il doit balayer d’un seul coup l’ensemble du système capitaliste et impérialiste. C’est ce qui caractérise la théorie de Trotski comme « absurdement gauchiste ». Elle semble très révolutionnaire, mais au fond, elle ne correspond pas à la réalité. En effet, Marx affirmait que le socialisme devait s’imposer « non seulement dans un seul pays, mais dans tous les pays dirigeants du monde ». Cela ne prête pas à controverse. Mais Trotski confond la victoire finale du socialisme avec la tâche actuelle de la révolution. C’est tout ou rien.
Pour les trotskistes, la « révolution permanente » est présentée comme une question de principe, mais en réalité, il s’agit d’une abstraction fondée sur une sous-estimation de la paysannerie et une incompréhension fondamentale des alliés de la classe ouvrière. Comme l’a déclaré Nadejda Kroupskaïa2, l’épouse de Lénine, en 1925 : « L’analyse marxiste n’a jamais été le point fort du camarade Trotski. C’est la raison pour laquelle il sous-estime à ce point le rôle joué par la paysannerie. »
Harry Haywood l’a exprimé autrement :
Derrière la rhétorique révolutionnaire de Trotski se cachait une vision social-démocrate simpliste qui considérait la lutte des classes pour le socialisme comme une lutte opposant exclusivement le travail au capital. Cette conception de la lutte des classes ne considérait pas la lutte des paysans contre les propriétaires fonciers, ou des paysans contre le tsar, comme une partie intégrante de la lutte pour le socialisme. Cela se reflétait dès 1905 dans le slogan de Trotski, « Pas de tsar, mais un gouvernement ouvrier », qui, comme l’avait dit Staline, était « le slogan d’une révolution sans la paysannerie ».
C’est un problème qui se pose sans cesse aux trotskistes, car ils se basent sur des abstractions plutôt que sur une analyse marxiste concrète, ce qui les conduit à adopter des positions erronées sur les pays socialistes et la question nationale-coloniale, tant aux États-Unis que dans les luttes de libération nationale anti-impérialistes à l’étranger.
Dans les articles suivants, nous examinerons de plus près la théorie léniniste de la révolution en deux étapes, puis la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays, et en quoi ces théories différaient de la vision trotskiste. Quoi qu’il en soit, Trotski et ses partisans ont été écartés par le cours de l’histoire, tandis que le marxisme-léninisme a été maintes fois confirmé dans la pratique.
1 Harry Haywood (1898-1985) : militant communiste et théoricien étatsunien, fils d'anciens esclaves, étudiant en URSS entre 1926 et 1930. Auteur de Black Bolshevik, 1978.
2 Nadejda Kroupskaïa (1869-1939), militante bolchévique, épouse de Lénine, vice-présidente du Commissariat du Peuple à l'éducation. Lire aussi : La vérité sur le "testament" de Lénine, 1925.