9/ Le trotskisme et la question nationale
Source : Trotskyism and the national question par J. Sykes – Fight Back News – 3 avril 2023
Il n’est désormais plus surprenant que le trotskisme, avec son accent gauchiste sur la « révolution prolétarienne pure » issue de la théorie de la « révolution permanente » de Trotski, commette des erreurs qui s’étendent à la question nationale.
Mais avant d’aborder le point de vue de Trotski sur le sujet, qu’est-ce que la question nationale ? Lorsque les marxistes parlent de « question nationale », ils font référence à l’analyse des problèmes posés au mouvement révolutionnaire par le processus matérialiste de formation et de développement des nations, et au rôle que cela joue dans le changement révolutionnaire. Concrètement, il s’agit de la manière dont le mouvement révolutionnaire prolétarien doit se positionner vis-à-vis des nations et des nationalités opprimées.

Marx et Engels ont écrit à ce sujet en relation avec un certain nombre de questions importantes de leur vivant, notamment en ce qui concerne les luttes irlandaises et indiennes pour la libération nationale contre l’Empire Britannique, et dans le contexte de la lutte de libération des Noirs, en particulier en relation avec la lutte pour l’abolition [de l’esclavage] et la guerre civile étatsunienne. Leur soutien à ces luttes était sans équivoque. Lénine et Staline ont développé davantage la théorie marxiste-léniniste sur la question nationale. Lénine et Staline avaient compris qu’il était nécessaire pour les communistes de soutenir l’autodétermination des nations opprimées comme élément essentiel de la lutte contre notre ennemi commun, le capitalisme monopolistique ou l’impérialisme. Des marxistes-léninistes afro-américains comme Harry Haywood1 et Claudia Jones2 ont appliqué ces théories à l’analyse concrète de la question nationale aux États-Unis.
En 1933, Trotski affirme clairement, dans La question noire aux États-Unis, que « les Noirs sont une race et non une nation ». Dans la foulée, Trotski prétend soutenir l’autodétermination des Afro-Américains. Mais si les Noirs aux États-Unis ne constituent pas une nation, qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Lénine était très clair sur la signification pratique de l’autodétermination : « Le droit des nations à l’autodétermination signifie uniquement le droit à l’indépendance au sens politique, le droit à la sécession politique libre avec la nation oppressive. » Trotski voudrait nous faire croire qu’il existe un autre type d’autodétermination, une sorte d’autodétermination raciale plutôt que nationale. Pour Trotski, le slogan de « l’autodétermination » devrait être utilisé comme « revendication transitoire » pour recruter les travailleurs noirs à la cause d’une révolution purement prolétarienne. Il ne s’agit pas d’un soutien, mais plutôt d’une manipulation cynique de la revendication d’autodétermination des Noirs. Il fait semblant de soutenir l’autodétermination, mais la vide de son sens afin de la détourner à ses propres fins.
Le théoricien trotskiste américain Max Shachtman3 n’est pas meilleur sur cette question. À certains égards, il est même pire. Il déclare également, dans sa brochure Race et Revolution de 1933, que « les Noirs américains ne constituent pas une nation distincte et séparée du reste de la population du pays ». Il en conclut que la libération des Afro-Américains dans la Black Belt est une « utopie réactionnaire ». Il s’oppose même au soutien de pure forme de Trotski à l’autodétermination. Au moins, contrairement à Trotski, il ne mâche pas ses mots.
Shachtman soutient qu’une nation opprimée doit être distincte à tous égards de la nation qui l’opprime. Pour Shachtman, il ne suffit pas, par exemple, que les Afro-Américains parlent une langue commune (l’anglais), mais ils doivent plutôt parler une langue commune qui leur est propre. Il en va de même pour la culture, la vie économique, etc. Il accorde également beaucoup d’importance aux migrations des Afro-Américains hors de la Black Belt South, afin de nier qu’il s’agit là de leur territoire national historiquement constitué. Mais qui nierait que l’Irlande et la Palestine restent le territoire national des peuples irlandais et palestinien, malgré les migrations résultant de l’oppression de l’impérialisme et de ses laquais en Irlande et en Palestine ? Seuls les impérialistes et leurs agents pourraient affirmer une telle chose.
Pour les trotskistes, la question de la libération des Noirs ou des Chicanos est une question raciale. Il s’agit de surmonter les préjugés raciaux pour unir la classe ouvrière multinationale contre les classes et les couches capitalistes, grandes et petites. Il s’agit d’une lutte purement idéologique, sans base matérielle réelle. De plus, en limitant la question à une question de race, les trotskistes ne comprennent pas la nature intrinsèquement anti-impérialiste des luttes de libération nationale. Ils qualifient la bourgeoisie nationale et la petite bourgeoisie de réactionnaires et les excluraient comme alliés dans le front uni contre le capitalisme monopolistique.
Nous avons déjà vu comment la revendication des trotskistes en faveur d’une révolution purement prolétarienne les a égarés sur les questions de l’alliance avec la paysannerie et du front unique. Leurs opinions erronées sur la question nationale sont une ramification de la même mauvaise herbe vénéneuse. La seule façon pour la classe ouvrière américaine de conquérir le socialisme est de construire un front unique contre le capitalisme monopolistique, dont la pierre angulaire est l’alliance stratégique entre la classe ouvrière multinationale et le mouvement des nationalités opprimées pour la libération nationale. Il n’y a pas de voie vers la victoire qui n’inclue le soutien à l’autodétermination de la nation afro-américaine dans la Black Belt South, de la nation chicano à Aztlan dans le sud-ouest et de la nation hawaïenne. En niant ce point essentiel, les trotskistes mèneraient la révolution prolétarienne à l’échec.
1 Harry Haywood (1898-1985) : militant communiste et théoricien étatsunien, fils d'anciens esclaves, étudiant en URSS entre 1926 et 1930. Auteur de Black Bolshevik, 1978.
2 Claudia Jones (1915-1964) : communiste et militante des droits civiques, née à Trinidad, exilée à Londres et enterrée près de Karl Marx.
3 Max Shachtman (1904-1972) : théoricien marxiste étatsunien, qui est progressivement passé du trotskisme à la social-démocratie.