Le Trotskisme

Le Trotskisme

11/ Aux États-Unis : le « troisième camp » trotskiste

Source : The Shachtmanites and “Third Camp” Trotskyism par J. Sykes – Fight Back News – 3 juillet 2023

Max Shachtman1 fut l’un des fondateurs du mouvement trotskiste aux États-Unis. Pragmatique, opportuniste parmi les opportunistes, il fut à l’origine de la première scission majeure du Socialist Workers Party (SWP) en 1940. À cette époque, il rompit avec la position trotskiste orthodoxe selon laquelle l’URSS devait être considérée comme un « État ouvrier dégénéré », considérant qu’elle était au contraire dirigée par une nouvelle classe « bureaucratique collectiviste ».

Sous le couvert de la théorie de « l’État ouvrier dégénéré », les trotskistes continuaient à feindre leur soutien à l’Union Soviétique tout en s’efforçant de la subvertir et de la délégitimer. Shachtman abandonna cette façade et lança le slogan « Ni Washington ni Moscou, mais le socialisme international ». Shachtman affirmait au contraire que les trotskistes devaient former un soi-disant « troisième camp » opposé à parts égales aux deux autres. En réalité, cependant, les trotskistes du troisième camp dirigeaient l’essentiel de leurs attaques contre le mouvement communiste et l’Union Soviétique.

Shachtman ne se contenta pas de s’opposer au socialisme en URSS. Il s’opposa également à la libération nationale ici, aux États-Unis. Shachtman écrit tout un livre consacré à nier le droit à l’autodétermination de la nation afro-américaine dans la Black Belt. Dans son essai Race et révolution de 1933, alors que les métayers dirigés par les communistes résistaient avec acharnement à la terreur des lois « Jim Crow » dans le sud profond, Shachtman affirmait que l’autodétermination nationale des Afro-Américains était une « utopie réactionnaire ».

Plus tard, deux autres figures se sont distinguées parmi les trotskistes qui allaient façonner le Trotskisme Shachtmanite au fur et à mesure de son développement : Hal Draper et Tony Cliff. Draper faisait partie du groupe qui s’est séparé de Shachtman au sein du SWP, tandis que Cliff était l’un des fondateurs du Trotskisme Britannique.

En bref, Hal Draper affirmait que le soi-disant « stalinisme » (c’est-à-dire le marxisme-léninisme) représentait le « socialisme par le haut », tandis que le trotskisme représentait le « socialisme par le bas ». Selon Draper, le « stalinisme » impose le socialisme aux masses « d’en haut », tandis que le trotskisme recherche « l’auto-émancipation » des masses, « d’en bas ». Bien sûr, cela n’a aucun sens, comme peut en témoigner toute personne ayant une expérience de l’un ou l’autre.

Quiconque a déjà été confronté au trotskisme dans la pratique peut attester de ses méthodes autoritaires et dictatoriales parmi les masses. Voilà à quoi ressemble « l’auto-émancipation » de la classe ouvrière selon les trotskistes ! Au contraire, la méthode organisationnelle marxiste-léniniste de la ligne de masse, basée sur le principe « des masses vers les masses », représente la méthode dialectique du leadership, où les idées correctes sont tirées des besoins ressentis par les masses, concentrées et affinées par la théorie, puis propagées parmi les masses à travers la lutte. C’est ainsi que l’on construit la révolution. Le « socialisme par le haut » et le « socialisme par le bas » ne sont pas métaphysiquement séparés comme le voudraient les trotskistes, mais sont dialectiquement liés.

Tony Cliff était un trotskiste britannique qui était en désaccord apparent avec Max Shachtman sur de nombreux points, mais qui représente en réalité une extension de sa théorie du Troisième Camp. Dans son ouvrage Capitalisme d’état en Russie, Cliff critique la théorie de Trotski sur les « États ouvriers dégénérés ou déformés » et celle de Shachtman sur le « collectivisme bureaucratique », au profit de la théorie selon laquelle les pays socialistes sont des « capitalismes d’État ».

Selon Cliff, les pays socialistes sont des « capitalismes d’État » parce que la loi de la valeur continue de s’appliquer, qu’ils continuent de produire des marchandises et que la plus-value existe toujours. Cliff soutient qu’une « économie permanente de l’armement » empêche les crises cycliques, ignorant le fait que les dépenses militaires constantes ne suffisent pas à prévenir les crises de surproduction dans les pays impérialistes. En ce qui concerne des pays comme Cuba et la Chine, que Trotski qualifierait d’« États ouvriers déformés », Cliff affirme qu’ils connaissent une « révolution permanente déviée, capitaliste d’État ».

La vérité est que Cliff défend une position idéaliste. Il ne comprend pas, comme l’a souligné Marx dans Critique du programme de Gotha et comme l’a expliqué plus en détail Lénine dans L’État et la révolution, que le socialisme ne peut s’empêcher de reprendre certains éléments du capitalisme. En réalité, cependant, la contradiction fondamentale du capitalisme est celle qui oppose la production socialisée à l’accumulation privée. Cette contradiction est au cœur des crises qui frappent le capitalisme à maintes reprises. La raison pour laquelle les pays socialistes ne connaissent pas ces crises est que cette contradiction n’existe plus, ou presque, dans les pays socialistes, ou alors seulement à très petite échelle. Les secteurs clés de l’économie dans les pays socialistes sont contrôlés par l’État, et la valeur créée par les travailleurs sert principalement à améliorer la société plutôt qu’à remplir les poches des membres de la classe capitaliste.

Bien sûr, il existe des problèmes dans les pays socialistes. Les contradictions persistent pendant la période de transition socialiste, notamment les classes et la lutte de classe. Mais la raison d’être du socialisme est d’éliminer ces problèmes étape par étape. Cela exige une approche scientifique et matérialiste, qui ne parte pas d’idéaux, mais de la réalité telle qu’elle est.

Aux États-Unis, le groupe le plus important issu de ce courant était l’International Socialist Organization (ISO), un groupe qui s’est constamment placé du mauvais côté dans presque toutes les luttes. L’ISO était un groupe trotskiste du Troisième Camp qui s’inspirait fortement de Draper et Cliff. Il s’opposait aux luttes anti-impérialistes et aux pays socialistes à l’échelle internationale, et adoptait soit une approche « diriger ou détruire » envers les luttes de masse ici, soit se contentait de crier depuis les coulisses. Comme le SWP dans les années 1930, avec sa dissolution et son entrée dans le Socialist Party pour prendre le contrôle du SP ou lui voler ses membres, l’histoire s’est répétée avec l’ISO. L’ISO s’est également dissoute en 2019, et aujourd’hui, la plupart de ses anciens membres se cachent dans la grande organisation social-démocrate, Democratic Socialists of America (DSA).

Ces Shachtmanistes des temps modernes tentent aujourd’hui d’injecter leur idéologie petite-bourgeoise dans les luttes populaires par l’intermédiaire du DSA. Par exemple, dans un article publié le 23 juin 2023 dans The Tempest, intitulé Il est temps pour les internationalistes du DSA de montrer leur solidarité avec l’Ukraine, ils défendent la ligne du Département d’État des États-Unis qui soutient la guerre par procuration menée par les États-Unis et l’OTAN en Ukraine contre la Russie, et plaident en faveur du financement par les contribuables étatsuniens de l’armement des forces ukrainiennes. Cette position ne fait que détourner l’argent des besoins de la population étatsunienne tout en soutenant la guerre impérialiste menée par les États-Unis. Il est honteux que des soi-disant « socialistes » et « internationalistes » soutiennent ce plan cynique qui consiste à envoyer le peuple ukrainien mourir pour servir les ambitions hégémoniques de la classe capitaliste monopolistique étatsunienne et de ses alliés de l’OTAN. L’impérialisme étatsunien est le principal ennemi de la classe ouvrière et des peuples opprimés du monde entier. C’est un point que ces trotskistes du « troisième camp » refusent catégoriquement de comprendre.

Sous tous les angles, depuis Trotski lui-même jusqu’à Cannon et Shachtman, en passant par Draper et Cliff, le trotskisme se présente sans cesse comme le toutou de la classe dirigeante étatsunienne contre le socialisme et les luttes anti-impérialistes. Sous le couvert de sa revendication d’un « socialisme par le bas », il s’oppose au socialisme partout où il existe. Tout en prétendant défendre la démocratie prolétarienne, il aborde les masses avec une attitude sectaire et dogmatique, prônant la domination ou la ruine. C’est une idéologie qui n’a réussi à mener à bien aucune révolution, où que ce soit, et qui constitue un piège tendu au mouvement ouvrier. Une tâche importante des marxistes-léninistes consiste à dénoncer la véritable nature de cette idéologie partout où elle se manifeste.

1 Max Shachtman (1904-1972) : théoricien marxiste étatsunien, qui est progressivement passé du trotskisme à la social-démocratie.