2/ Trotski vs Lénine
Source : Against Trotskyism: Trotsky vs. Lenin par J. Sykes – Fight Back News – 1er février 2023
Les trotskistes présentent toujours Trotski comme le véritable dépositaire de l’héritage révolutionnaire de Lénine. C’est du pur opportunisme. Ils voient l’immense respect et l’admiration que les travailleurs et les opprimés du monde entier vouent à Lénine et cherchent à tirer profit de cette respectabilité simplement par association. Ils affirment que Trotski était le véritable héritier et compagnon d’armes de Lénine, et que Staline et l’URSS ont trahi le léninisme.
Mais c’est absurde. Le fait est que Trotski n’a jamais été véritablement léniniste, et qu’il existe de grandes différences entre les théories de Trotski et celles de Lénine. En fait, il y avait de vifs désaccords entre Lénine et Trotski avant et après la Révolution d’Octobre 1917. Il est utile d’avoir une vue d’ensemble de ces désaccords. Examinons-en quelques-uns ici.

Tout d’abord, examinons la scission entre les bolcheviks et les mencheviks. Il s’agissait d’un désaccord au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (POSDR) sur l’organisation et la stratégie révolutionnaires. Pour simplifier, les mencheviks (qui signifie « minorité ») prônaient un parti légal et de masse auquel toute personne sympathisant avec le programme du parti pouvait adhérer, sans être soumise à une discipline révolutionnaire stricte. Lénine et les bolcheviks (qui signifie « majorité ») soutenaient que la révolution nécessitait un parti plus petit et plus discipliné, composé de révolutionnaires professionnels, soumis au centralisme démocratique et profondément enraciné dans l’organisation pratique des masses. Trotski s’est rangé du côté des mencheviks, contre Lénine.
Trotski lui-même a déclaré en 1913 :
Toute la construction du léninisme repose actuellement sur des mensonges et contient le germe toxique de sa propre désintégration.
Dans son article de 1914 intitulé La violation de l’unité aux cris de « Vive l’unité ! », Lénine écrit :
Les anciens participants au mouvement marxiste en Russie connaissent très bien Trotski, et il n’est pas nécessaire de parler de lui à leur intention. Mais la jeune génération de travailleurs ne le connaît pas, et il est donc nécessaire de parler de lui…
Dans cet article datant de 1914, Lénine résume le parcours de Trotski de 1901 à cette date :
Trotski était un fervent partisan de l’Iskra en 1901-1903, et Riazanov a décrit son rôle au congrès de 1903 comme étant celui de la « massue de Lénine ».
À la fin de 1903, Trotski était un fervent menchevik, c’est-à-dire qu’il avait déserté les iskristes pour rejoindre les économistes. Il affirmait qu’« un gouffre séparait l’ancienne Iskra de la nouvelle ». En 1904-1905, il abandonna les mencheviks et adopta une position hésitante, coopérant tantôt avec Martynov (l’économiste), tantôt proclamant sa théorie absurde de gauche de la « révolution permanente ». En 1906-1907, il se rapprocha des bolcheviks et, au printemps 1907, il déclara qu’il était d’accord avec Rosa Luxembourg.
Pendant la période de désintégration, après avoir longtemps hésité entre les factions, il se tourna à nouveau vers la droite et, en août 1912, il forma un bloc avec les liquidateurs. Il les a maintenant abandonnés à nouveau, bien qu’il reprenne en substance leurs idées médiocres.
Comme le dit Lénine à propos de Trotski,
la jeune génération de travailleurs doit savoir exactement à qui elle a affaire…
En effet, au cours des débats sur l’orientation de la révolution russe, Trotski s’est rallié à différentes forces à différents moments. En 1912, Lénine et les bolcheviks ont expulsé les mencheviks, qui cherchaient à liquider le Parti Social-Démocrate Ouvrier Russe clandestin en tant qu’organisation révolutionnaire, pour le remplacer par une organisation réformiste entièrement légale et ouverte. L’expulsion des liquidateurs a permis à Lénine de consolider le parti en une organisation de cadres révolutionnaires plus disciplinée et plus combative.
Après cela, les mencheviks, les trotskistes et d’autres factions anti-bolcheviques se sont réunis pour former le « Bloc d’août ». À cette époque, Trotski a adopté une position « centriste », prétendant chercher à réconcilier et à unir les bolcheviks et les mencheviks. Cependant, Lénine vit la position centriste de Trotski pour ce qu’elle était : un écran de fumée pour les liquidateurs mencheviks.
Lénine écrivit à cette époque :
Quiconque soutient le groupe insignifiant de Trotski soutient une politique de mensonges et de tromperie envers les travailleurs, une politique de protection des liquidateurs. La liberté d’action totale pour Potresov et Cie en Russie, et la protection de leurs actes par des discours « révolutionnaires » à l’étranger – voilà l’essence de la politique du « trotskisme ».
À cette époque, Lénine prit l’habitude d’appeler Trotski « Judas Trotski » parce qu’il prétendait se ranger du côté des bolcheviks alors qu’il aidait en réalité les opposants au bolchevisme. Cette tendance se poursuivra tout au long de la vie de Trotski.
À l’été 1917, après la victoire de la Révolution de Février contre le tsarisme et à la veille de la Révolution d’Octobre qui allait renverser la bourgeoisie russe et établir la dictature prolétarienne, Trotski et son petit groupe « centriste » renoncèrent à leur menchevisme et rejoignirent les bolcheviks. La victoire de la Révolution d’Octobre nous amène à un autre désaccord majeur entre Trotski et Lénine.
La première tâche après 1917 était de mettre fin à l’implication de la Russie dans la Première Guerre Mondiale. Les négociations entre la Russie et l’Allemagne ont commencé en 1918 à Brest-Litovsk. Lénine estimait que la survie du nouvel État Soviétique exigeait la signature d’un traité de paix. Trotski fut chargé de négocier l’accord de paix à Brest-Litovsk.
Trotski pensait que le jeune État Soviétique ne pourrait survivre sans le succès de la révolution en Europe occidentale et que la victoire de la Révolution Allemande était nécessaire pour assurer la victoire des Soviets. Selon Trotski, il fallait risquer tous les acquis de la victoire soviétique afin de maintenir l’Allemagne dans la guerre, aidant ainsi la Révolution Allemande.
Ceux qui s’opposaient à la signature de l’accord de paix avec l’Allemagne formèrent une faction dirigée par Boukharine et Trotski, contre Lénine. Un vote eut lieu, et la position de Lénine l’emporta. Néanmoins, Trotski refusa de se soumettre au centralisme démocratique et refusa de signer le traité. Trotski fut donc contraint de démissionner de son poste de Commissaire aux Affaires Étrangères.
Lénine écrivit qu’en retardant la signature de l’accord de paix, ces « pseudo-gauchistes » portaient en réalité « la responsabilité d’avoir semé des illusions qui ont en fait aidé les impérialistes allemands et entravé la croissance et le développement de la Révolution en Allemagne ».
Le dernier désaccord politique majeur entre Trotski et Lénine lui-même porta sur la nouvelle politique économique (NEP) de Lénine. Pour comprendre la NEP, il est nécessaire de la replacer dans le contexte de la période qui suivit la guerre civile, où le « communisme de guerre » exigeait l’appropriation des excédents céréaliers afin de soutenir la défense de la révolution. L’Histoire du Parti communiste de l’Union Soviétique (bolcheviks) – Cours abrégé, résume ainsi la situation :
Le Comité Central a compris que le système d’appropriation des excédents n’était plus nécessaire et qu’il était temps de le remplacer par un impôt en nature afin de permettre aux paysans d’utiliser la majeure partie de leurs excédents à leur guise. Le Comité Central a compris que cette mesure permettrait de relancer l’agriculture, d’étendre la culture des céréales et des plantes industrielles nécessaires au développement de l’industrie, de relancer la circulation des marchandises, d’améliorer l’approvisionnement des villes et de créer une nouvelle base, une base économique pour l’alliance des ouvriers et des paysans.
Le Comité Central comprit également que la tâche principale était de relancer l’industrie, mais il considéra que cela ne pouvait se faire sans le soutien de la classe ouvrière et de ses syndicats ; il estimait que les ouvriers pouvaient être ralliés à cette tâche en leur montrant que la perturbation économique était un ennemi du peuple tout aussi dangereux que l’avaient été l’intervention et le blocus, et que le Parti et les syndicats pouvaient certainement réussir dans cette tâche s’ils exerçaient leur influence sur la classe ouvrière non pas par des ordres militaires, comme cela avait été le cas au front, où les ordres étaient vraiment indispensables, mais par des méthodes de persuasion, en la convainquant.
Contrairement à ce point de vue, Trotski exigeait que les syndicats soient « gouvernementalisés » et appelait à « serrer la vis ». Trotski s’opposait à la démocratisation des syndicats et était favorable au maintien des méthodes coercitives du communisme de guerre. Ce débat fut porté devant le dixième congrès du parti en mars 1921, où la grande majorité du parti se rangea du côté de Lénine et approuva son plan.
Lénine aborde longuement ce débat dans son article Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotski. Lénine y soutient que les erreurs de Trotski sur cette question sont des erreurs sur « l’essence même de la dictature du prolétariat ».
Le camarade Trotski parle d’un « État ouvrier ». Puis-je dire qu’il s’agit là d’une abstraction. Il était naturel pour nous d’écrire sur un État ouvrier en 1917 ; mais il est maintenant manifestement erroné de dire : « Puisqu’il s’agit d’un État ouvrier sans bourgeoisie, contre qui la classe ouvrière doit-elle être protégée, et dans quel but ? » Le fait est qu’il ne s’agit pas tout à fait d’un État ouvrier. C’est là que le camarade Trotski commet l’une de ses principales erreurs. Nous sommes passés des principes généraux à la discussion pratique et aux décrets, et voilà qu’on nous ramène en arrière et qu’on nous empêche de nous attaquer à la tâche qui nous attend. Cela ne va pas. D’une part, notre État n’est pas réellement un État ouvrier, mais un État ouvrier et paysan. Et cela a beaucoup d’importance.
Les trotskistes d’aujourd’hui continuent de répéter l’erreur de Trotski concernant l’« État ouvrier ». Lénine a raison de souligner que cela néglige le rôle de la paysannerie. En effet, la Révolution d’Octobre a établi la dictature prolétarienne et, dans le cas de l’ancien Empire Russe, la dictature du prolétariat s’est construite sur l’alliance de la classe ouvrière et des paysans pauvres. Pourquoi Lénine insiste-t-il sur ce point concernant « l’État ouvrier » dans la formulation de Trotski ? Il le fait parce qu’il s’agit d’un point essentiel que Trotski ne comprend pas. Dans les articles suivants, nous examinerons de plus près le désaccord profond entre Lénine et Trotski sur le rôle de la paysannerie dans la révolution. Il devrait ressortir clairement de ce bref aperçu que Trotski n’a jamais été léniniste et que, pour qualifier Trotski de léniniste, les trotskistes doivent déformer par opportunisme le léninisme afin de l’adapter à leur trotskisme.