5/ Le socialisme dans un seul pays
Source : Against Trotskyism: Socialism in one country par J. Sykes – Fight Back News – 20 février 2023
L’un des principaux piliers du trotskisme est le refus de la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays. Cela découle de la théorie de la révolution permanente de Trotski, qui affirmait que la révolution en Russie dépendait du succès immédiat de la révolution en Europe Occidentale pour éviter la défaite. Néanmoins, l’Union Soviétique a bel et bien construit le socialisme dans un seul pays. Nous devons donc examiner les divergences entre le marxisme-léninisme et le trotskisme sur ce point et essayer de comprendre d’où elles viennent.
La théorie de la révolution permanente de Trotski s’opposait dès le départ à l’idée que le socialisme pouvait être construit dans un pays arriéré et agricole comme la Russie.
Comme l’écrit Staline dans Les fondements du léninisme :
Lénine a combattu les partisans de la révolution « permanente », non pas sur la question de la continuité, car Lénine lui-même défendait le point de vue de la révolution ininterrompue, mais parce qu’ils sous-estimaient le rôle de la paysannerie, qui constitue une énorme réserve du prolétariat.

Comme nous l’avons vu, Lénine comprenait bien mieux et de manière plus concrète que Trotski comment faire passer la révolution de sa phase démocratique bourgeoise à sa phase socialiste prolétarienne. Pour Lénine, la clé était de construire une alliance entre les ouvriers et les paysans qui formerait l’épine dorsale des deux phases de la révolution. Pour Trotski, ce projet était voué à l’échec ; il pensait en effet que cette relation était fondamentalement antagoniste et que le succès de la révolution dépendait de son extension immédiate à l’Europe Occidentale. Ainsi, Trotski déclarait en 1906 : « Sans le soutien direct d’un État ouvrier européen, la classe ouvrière russe ne peut se maintenir au pouvoir et transformer son règne temporaire en une dictature socialiste durable. Nous ne pouvons en douter un seul instant. »
Trotski voulait que le socialisme balaye l’Europe d’un seul coup, comme si tous les pays du monde capitaliste étaient également mûrs pour la révolution. Le point de vue de Lénine, en revanche, reposait sur sa compréhension du développement inégal du capitalisme. En effet, il est essentiel de comprendre que l’analyse de Lénine repose sur la compréhension que le stade actuel du capitalisme est celui du capitalisme monopolistique, c’est-à-dire l’impérialisme.
Dans un article publié dans le journal social-démocrate suisse intitulé Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, Lénine affirmait : « Les temps sont révolus où l’œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement à l’Europe. » Au contraire, selon Lénine, « les États-Unis du monde (et non seulement de l’Europe) sont la forme étatique de l’unification et de la liberté des nations que nous associons au socialisme, c’est-à-dire à la disparition totale de l’État, y compris démocratique. En tant que slogan distinct, cependant, le slogan des États-Unis du monde ne serait guère correct […] car il pourrait être interprété à tort comme signifiant que la victoire du socialisme dans un seul pays est impossible, et il pourrait également créer des idées fausses quant aux relations d’un tel pays avec les autres ». Lénine explique ensuite que
le développement économique et politique inégal est une loi absolue du capitalisme. Par conséquent, la victoire du socialisme est d’abord possible dans quelques pays capitalistes, voire dans un seul pays capitaliste pris isolément.
Trotski rejette la théorie léniniste du développement inégal. Dans son article Le programme de la paix, publié en 1917, où il s’oppose à Lénine en faveur du slogan « États-Unis d’Europe », Trotski écrit :
La seule considération historique plus ou moins concrète avancée contre le slogan des États-Unis d’Europe a été formulée dans le Social-Démocrate Suisse avec la phrase suivante : « Le développement économique et politique inégal est une loi absolue du capitalisme. » Le Social-Démocrate en a tiré la conclusion que la victoire du socialisme était possible dans un seul pays et qu’il était donc inutile de faire de la création des États-Unis d’Europe la condition de la dictature du prolétariat dans chaque pays séparément. Le fait que le développement capitaliste soit inégal dans les différents pays est un fait absolument incontestable. Mais cette inégalité elle-même est extrêmement inégale. Le niveau capitaliste de l’Angleterre, de l’Autriche, de l’Allemagne ou de la France n’est pas identique. Mais en comparaison avec l’Afrique ou l’Asie, tous ces pays représentent l’« Europe » capitaliste, qui est mûre pour la révolution sociale.
Trotski écarte la théorie léniniste du développement inégal en affirmant que l’Europe se trouve relativement au même niveau de développement comparé à celui des colonies. Avec cette envolée rhétorique, Trotski écarte les contradictions entre les États impérialistes eux-mêmes, ainsi que les contradictions entre ces États et leurs colonies. Une fois encore, Trotski ne voit que les travailleurs et les capitalistes, incapable d’une analyse concrète et matérialiste des contradictions complexes à l’œuvre dans chaque pays. Ainsi, selon Trotski, toute l’Europe est mûre pour la révolution, sans doute parce que toute l’Europe est capitaliste, et au diable les conditions concrètes !
Sur la base de ces abstractions idéalistes, Trotski poursuit son argumentation :
Qu’aucun pays ne doive « attendre » les autres dans sa propre lutte est une idée élémentaire qu’il est utile et nécessaire de répéter, afin d’éviter que l’idée d’une action internationale simultanée ne soit remplacée par celle d’une inaction internationale dans l’expectative. Sans attendre les autres, nous commençons et poursuivons notre lutte sur notre sol national, tout à fait certains que notre initiative donnera une impulsion à la lutte dans d’autres pays ; mais si cela ne devait pas se produire, alors ce serait sans espoir, à la lumière de l’expérience historique et des considérations théoriques, de penser, par exemple, qu’une Russie révolutionnaire pourrait tenir tête à une Europe conservatrice ou qu’une Allemagne socialiste pourrait rester isolée dans le monde capitaliste.
Trotski combine ici un discours ultra-révolutionnaire avec du pessimisme. C’est son refrain habituel : la révolution doit balayer toute l’Europe, sinon nous sommes condamnés.
Plus tard, en 1922, Trotski persiste dans son rejet de la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays. Il écrit : « L’affirmation, répétée à plusieurs reprises dans Un programme de paix, selon laquelle la révolution prolétarienne ne peut être menée à bien dans les limites d’un seul pays peut sembler, à certains lecteurs, réfutée par près de cinq années d’expérience de notre République Soviétique. Mais une telle conclusion serait sans fondement. »
Ici, même en 1922, Trotski insistait : « Une véritable avancée dans la construction de l’économie socialiste en Russie ne sera possible qu’après la victoire du prolétariat dans les pays les plus importants d’Europe. » Trotski rejette simplement les faits afin d’éviter d’avoir tort. La seule issue pour Trotski, s’il veut avoir raison, est de dire que ce qui se construit en Russie n’est pas vraiment du socialisme.
En 1923, Lénine, dans l’article De la coopération, affirmait que la victoire du socialisme en Russie était bel et bien possible. Lénine écrivait :
… le pouvoir de l’État sur tous les moyens de production à grande échelle, le pouvoir de l’État entre les mains du prolétariat, l’alliance de ce prolétariat avec les millions de petits et très petits paysans, la direction assurée de la paysannerie par le prolétariat, etc. – N’est-ce pas là tout ce qui est nécessaire pour construire une société socialiste complète à partir des coopératives, à partir des seules coopératives, que nous considérions autrefois avec mépris comme du petit commerce et que, d’un certain point de vue, nous avons le droit de considérer comme telles aujourd’hui, sous la NEP ? N’est-ce pas là tout ce qui est nécessaire pour construire une société socialiste complète ? Ce n’est pas encore la construction d’une société socialiste, mais c’est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction.
En d’autres termes, Lénine comprenait clairement que les bases matérielles nécessaires à la construction du socialisme existaient en Russie, et que le plus important était de résoudre correctement les contradictions internes de la révolution elle-même, en particulier la contradiction entre les ouvriers et les paysans. Et comme l’histoire l’a montré, la gestion correcte de ces contradictions internes a constitué la base pour faire face aux contradictions externes entre l’Union Soviétique et les pays impérialistes. Elle leur a donné les bases matérielles nécessaires pour résister à l’intervention impérialiste lorsque le peuple soviétique a repoussé l’invasion nazie allemande.
La théorie trotskiste a été réfutée dans la pratique par le parti bolchevique, car la construction du socialisme et la collectivisation agricole ont renforcé le lien entre le prolétariat et les masses laborieuses paysannes. Malgré toutes les protestations de Trotski, les bolcheviks ont bel et bien construit le socialisme dans leur pays, qui est devenu un modèle pour les travailleurs et les opprimés du monde entier.