70 ans après : La Guerre de Corée, synthèse du livre de Bruce Cumings

70 ans après : La Guerre de Corée, synthèse du livre de Bruce Cumings

5/ LA « GUERRE OUBLIÉE » QUI A REMODELÉ LES ÉTATS-UNIS ET LA GUERRE FROIDE

Avant les années 50, les États-Unis n’ont jamais entretenu de grande armée permanente et l’Armée est même un élément négligeable de l’histoire et de la culture des États-Unis, mises à part ses performance lors des guerres. Jusqu’en 1941, l’armée étatsunienne reste de taille modeste comparée aux autres grandes puissances, avec peu de budget, peu d’influence, elle bénéficie même de peu de prestige. Son budget ne dépasse pas 1 % du PIB aux 19ème et début du 20ème siècles.

D’ailleurs, après la 2nde Guerre Mondiale, Harry Truman préside à la vaste démobilisation de l’armée et du complexe militaro-industriel de guerre, comme si le pays revenait à un état de normalité avec sa petite armée permanente et son isolement hémisphérique.C’est pourquoi la doctrine de l’endiguement, telle qu’elle est conceptualisée par Georges Kennan avant 1950, se veut : un effort limité, concentré et réfléchi s’appuyant essentiellement sur des mesures diplomatiques et économiques pour redresser les industries d’Europe de l’Ouest et du Japon, tout en gardant les Russes à distance. Si le militaire doit entrer en jeu, les étatsuniens se doivent d’envoyer des groupes de consultants dans les pays menacés mais ne pas intervenir militairement eux-mêmes.

Grorges Kennan – diplomate, politologue et historien américain, connu dans le monde politique pour avoir en partie créé le concept de containment et comme une figure clé de la guerre froide.

La révolution chinoise cause alors un grand trouble dans la politique étrangère. Mais Kennan prend là encore des mesures prudentes et raisonnables : il convie un groupes d’experts et après les avoir écoutés, il leur dit « la Chine importe peu. Ce n’est pas très important. Elle ne deviendra jamais une grande puissance. » La Chine ne possède pas alors de base industrielle propre, ce que Kennan pense être un élément nécessaire au développement d’une puissance de guerre.

Cela explique que la défaite des forces étatsuniennes et alliées face aux chinois et aux armées de paysans coréens, au cours du début de l’hiver 1950, cause la pire crise au sein des affaires étrangères étatsuniennes entre 1945 et la Crise des Missiles Cubains de 1962.

La Guerre de Corée va amener à une refonte de la doctrine de l’endiguement qui devient une proposition globale à durée indéterminée. Pour la première fois dans l’histoire moderne, le pouvoir dominant maintient un réseau étendu de bases militaires sur les territoires de ses alliés et concurrents économiques – Japon, Allemagne de l’Ouest, Grande-Bretagne, Italie, Corée du Sud, tous les pouvoirs industriels à part la France et l’URSS – marquant une rupture radicale avec l’équilibre des pouvoirs européens et les opérations de realpolitik [la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l’intérêt national], et un tournant radical dans l’histoire des États-Unis en en faisant un empire archipel.

Dix ans plus tard, le Président Eisenhower pourra dire « Nous avons été contraints de créer une très grande industrie permanente de l’armement » employant 3,5 millions de personnes dans le domaine de la défense et coûtant plus que « le revenu net de toutes les sociétés des États-Unis« . Cela provient de sa fameuse critique du complexe militaro-industriel lors de son allocution de départ. Dans sa dernière conférence de presse, il fait remarquer que l’industrie de l’armement est tellement envahissante qu’elle « s’insinue insidieusement dans les esprits« , faisant croire aux étatsuniens que la seule chose que le pays produit ce sont des armes et des missiles.

Pendant quelques années, lorsque le communisme européen s’effondre, l’idée d’une réduction de l’armée permanente apparaît, mais les « états voyous » permettent de la maintenir, et bientôt la « guerre contre la terreur » fournit un engagement à durée indéterminé, informe et global.

Les troupes étatsuniennes occupent toujours le Japon, la Corée et l’Allemagne 75 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale.