4/ SUR LES MASSACRES, LES IDÉES REÇUES ET LE TRAVAIL DE MÉMOIRE
La Guerre de Corée, plus que n’importe quelle autre guerre moderne, est entourée de reliques et de glissements de mémoire. La place de la Grande Guerre est indélébile « dans la mémoire moderne », sa violence dévastatrice un souvenir permanent du carnage de la guerre. La Seconde Guerre Mondiale est « la bonne guerre, une victoire pure et simple à célébrer ». Celle du Vietnam a déchiré les États-Unis. Avec la Guerre de Corée, il y a moins une présence qu’une absence ; comme le montre le nom que lui donnent les étatsuniens : « la guerre oubliée ». Ses vétérans se sentent négligés et incompris – ils sont aussi oubliés. Les sud-coréens éprouvent un mélange de perte terrible, de tragédie, d’amertume, de fatalité, de fardeau invisible, une négation intérieure qui les attire vers le bas et les replie sur eux-mêmes, ce qu’ils appellent le han. Les nord-coréens se souviennent d’un fléau qui leur a pris, en moyenne, un membre par famille.
Depuis plus d’une vingtaine d’années, la Corée du Sud est entrée dans un processus de vérité et réconciliation suivant le modèle élaboré en Afrique du Sud. La Commission Coréenne pour la Vérité sur les Massacres de Civils a été créée en 2000. Sa mission était d’enquêter sur les massacres de civils de chaque camp, avant et pendant la guerre. Au fil des années, de nombreux charniers ont été étudiés et la lumière a été faite sur de nombreux massacres.
À chaque camp son lot de massacres…
Par exemple, il apparaît que dès le début de la guerre en juin 1950, les autorités de Corée du Sud et les milices de jeunes d’extrême-droite exécutent environ 100 000 personnes et les jettent dans des tranchées et des mines, ou tout simplement dans la mer. Dans le Nord, durant les quelques mois de l’occupation onusienne, ces milices assassineront pas moins de 35 000 personnes dans toute la région. Pendant le terrible hiver de 1950-51, l’armée du Sud est, entre autre, responsable de la mort de 50 000 à 90 000 jeunes hommes en âge de combattre capturés autour de Pyongyang, pour former un « Corps de Défense Nationale » [des boucliers humains] lors de sa retraite.
Hormis les massacres de civils par bombardements, les GIs commettent eux-aussi leur lot de massacres et d’assassinats politiques. [Harcelés par les guérillas, les soldats se méfient de tout le monde et c’est cette peur qui va engendrer beaucoup de massacres ; à l’image de celui de Nogun-ri où pendant trois jours ils vont méthodiquement assassiner entre 300 et 500 civils sous un pont de chemin de fer.] Plus tard, quand ils occupent le Nord, les assassinats politiques et les crimes impunis [viols, etc] seront nombreux. Seuls certains se font prendre parce qu’ils se trompent de cible : deux GIs écopent de vingt ans de travaux forcés pour avoir violé une femme et tué un homme qui était avec elle, problème : il s’agissait d’un policier de Corée du Sud. De nombreux incidents similaires arrivent pendant la guerre en toute impunité et jusqu’à aujourd’hui de nombreux viols de coréennes commis par des GIs en poste en Corée du Sud sont impunis. [Près de 40 000 GIs stationnent encore aujourd’hui en Corée du Sud] Les membres du contingent demeurent toujours imprégnés de racisme à l’égard des coréens.
Pour ce qui est de l’armée de Kim Il-Sung, pendant leur présence dans le sud, plusieurs groupes de 30 à 40 prisonniers US sont retrouvés morts dès juillet 1950. Cela émeut les étatsuniens, beaucoup plus que les massacres perpétrés par les sud-coréens… Mais des documents internes montrent que le Commandement Suprême des Forces Alliées (SCAP) est entré en possession d’ordres de l’armée du Nord demandant que ces pratiques cessent. Des prisonniers de guerre révèlent aussi que ces exécutions ont lieu lorsque cela devient trop lourd, voire impossible, d’emmener les prisonniers vers le Nord, et qu’ils le font dans la tradition « humaine » du champ de bataille : une balle dans la nuque. Des prisonniers étatsuniens libérés après le débarquement d’Incheon témoigneront aussi de traitements globalement bons de la part de leurs geôliers (étant données les circonstances).
[Les groupes de guérilleros qui soutenaient l’armée du Nord mais sans être sous son commandement, on eux aussi commis quelques assassinats…]
Au bout du compte, [alors qu’on attribuait à l’armée de Kim Il-Sung la plupart des massacres, par défaut] les enregistrements montrent que les atrocités commises par les communistes représentent un sixième du nombre total de cas, et qu’elles ont tendance à être réalisées avec plus de « discernement » : 8 propriétaires terriens tués par-ci, 14 policiers par-là…
