Comment fonctionne réellement le système chinois ? Le célèbre universitaire Zhang Weiwei explique le « modèle chinois ».

Comment fonctionne réellement le système chinois ? Le célèbre universitaire Zhang Weiwei explique le « modèle chinois ».

Source : How does China’s system really work? Renowned scholar Zhang Weiwei explains the ‘China model’ par Ben Norton – Geopolitical Economy – 25 août 2025

Comment fonctionnent le gouvernement, le système politique et l’économie socialiste de marché de la Chine ? Comment perçoit-elle la démocratie ? Le célèbre universitaire chinois Zhang Weiwei explique tout cela dans cet entretien avec Ben Norton.

BEN NORTON : Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir le célèbre universitaire chinois Zhang Weiwei (张维为).

Il est professeur à la prestigieuse Université Fudan de Shanghai. Il compte des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux chinois.

Nous venons de participer à une conférence universitaire, et je vais m’entretenir avec lui. 张老师,很高兴认识您。(Professeur Zhang, ravi de vous rencontrer.)

Je voudrais commencer par vous interroger sur votre conception du « modèle chinois ». C’est un sujet dont vous parlez depuis de nombreuses années, depuis près de 20 ans maintenant.

Si l’on examine le développement économique de la Chine au cours des dernières décennies, il est tout simplement stupéfiant. Les statistiques ne mentent pas.

La Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté. Et selon la Banque Mondiale, la Chine est responsable des trois quarts de la réduction mondiale de l’extrême pauvreté.

La Chine est passée du statut de l’un des pays les plus pauvres du monde à celui de la plus grande économie de la planète, si l’on mesure son PIB en Parité de Pouvoir d’Achat (PPA).

La Chine dispose d’un modèle unique, qu’elle décrit comme une « économie socialiste de marché » ou un « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

Pouvez-vous nous parler de votre vision du modèle chinois, et de la manière dont la Chine a réussi à combiner le meilleur de la planification étatique et du socialisme avec une économie de marché, et à trouver un équilibre entre les forces du peuple et celles du marché ?

ZHANG WEIWEI : Si vous pensez au modèle chinois, ou au modèle de la Chine, en termes de dimension politique, économique et sociale, je peux vous donner une explication très rapide et simple.

Sur le plan politique, il s’agit d’un parti holistique.

Dans le modèle occidental, les partis politiques sont des partis d’intérêts partiels, ou des partis d’intérêts partisans.

Et c’est important, car la Chine est un État-civilisation, ce qui signifie qu’elle est le résultat de la fusion de centaines d’États au cours de sa longue histoire.

La Chine a été unifiée pour la première fois en 221 avant J.-C. Depuis lors, elle a été gouvernée la plupart du temps par une union unifiée. Sinon, le pays se désintégrerait.

Mais derrière cette union unifiée se cache un système que l’on pourrait qualifier de système d’examen de la fonction publique, créé par les Chinois.

Le système chinois actuel est donc la continuation et l’évolution de ce système.

Le Parti Communiste de Chine est un parti qui défend des intérêts holistiques. Et derrière cela se cache un processus vigoureux que j’appelle « sélection + élection ».

Sélection issue de la tradition chinoise. Aujourd’hui, il faut passer toutes sortes d’examens et de tests : expérience professionnelle, performances. Et des élections pour désigner les meilleurs.

En conséquence, la Chine produit des dirigeants bien plus compétents que dans les modèles occidentaux.

Si vous regardez les sept principaux dirigeants nationaux chinois, les membres du Comité Permanent du PCC, la plupart d’entre eux ont exercé trois mandats en tant que numéro un d’une province, secrétaire du parti ou gouverneur. Ils ont donc littéralement gouverné plus de 100 millions de personnes avant d’accéder à leur poste actuel.

C’est donc important.

Deuxièmement, sur le plan économique, nous parlons d’économie socialiste de marché.

En réalité, il s’agit d’une sorte d’économie mixte. Mais de nombreux pays ont également une économie mixte. Celle de la Chine est toutefois unique.

L’État possède toutes les ressources, allant des minéraux aux terres, tout. Pourtant, le droit d’utiliser les terres est flexible. Il est très souvent déterminé par les forces du marché.

Un bon exemple qui explique pourquoi la Chine peut connaître un tel succès est celui des applications Internet, même celles utilisées aux États-Unis, telles que TikTok, Temu ou Shein. Ce sont des inventions chinoises, car elles sont issues de la concurrence interne en Chine. Elles sont ensuite devenues très compétitives à l’échelle internationale.

Si l’on examine les applications Internet chinoises, on constate que l’ensemble de l’infrastructure numérique est créée par le secteur public.

Chaque village doit disposer de la 4G et de la 5G. J’ai dit à mes amis français que s’ils allaient au Tibet ou au Xinjiang, ils constateraient que les connexions Internet y sont meilleures qu’au centre de Paris. C’est vrai !

Parce que c’est une tâche politique. Il faut la remplir. Même un village peut avoir la 4G, sinon la 5G, au moins la 4G.

Dans le même temps, le secteur privé, à l’instar du groupe Alibaba, a tiré le meilleur parti de cette infrastructure de pointe pour fournir des services Internet et de commerce électronique au mieux de ses capacités.

De plus, en tant qu’État-civilisation, la taille gigantesque du pays a une grande importance. Parfois, je pense que la Chine est peut-être le seul type de pays capable de pratiquer une véritable économie de marché, avec une concurrence totale.

En Chine, nous utilisons le mot 卷 (juǎn), qui signifie concurrence, concurrence, concurrence.

Le pays compte 100 usines automobiles qui produisent des véhicules électriques. Ceux qui réussissent sont donc extrêmement compétitifs. Et les coûts diminuent.

Sur le plan social, plutôt que le modèle occidental qui oppose la société à l’État, la Chine est un État et une société engagés dans des relations mutuellement positives.

Si vous regardez l’État chinois et le parti, ils sont beaucoup plus réactifs à tout événement, incident ou tremblement de terre. Quoi qu’il arrive en Chine, la réponse est beaucoup plus rapide dans le modèle chinois.

BEN NORTON : Pouvez-vous nous en dire plus sur les différences entre le modèle capitaliste américain et le modèle socialiste chinois ?

Vous avez mentionné qu’en Chine, bon nombre des principales industries sont gérées par des entreprises publiques, notamment le secteur financier, les télécommunications, certaines industries, l’exploitation minière, l’énergie et les terres.

Un autre aspect de cette question est qu’en Chine, il existe des personnes très riches, des milliardaires, mais ils n’ont aucun pouvoir politique.

Aux États-Unis, en revanche, on constate clairement que les milliardaires puissants exercent une influence politique considérable, par le biais du lobbying et du financement des campagnes électorales des politiciens.

Cela ne se produirait jamais en Chine.

Pouvez-vous nous parler des différences que vous voyez entre le système capitaliste étatsunien et le système socialiste chinois ?

ZHANG WEIWEI : Le modèle étatsunien est connu pour ce qu’on appelle la séparation des pouvoirs : le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif, qui sont équilibrés, ou quelque chose comme ça.

Mais du point de vue chinois, ces trois pouvoirs appartiennent tous au domaine politique. Il y a donc un équilibre des pouvoirs au sein du domaine politique.

D’après mes recherches, les Chinois estiment qu’il faut aller bien au-delà du domaine politique. Il faut un équilibre global entre le pouvoir politique, le pouvoir social et le pouvoir du capital, en faveur de la majorité, de la grande majorité de la population chinoise.

C’est là une différence fondamentale.

Aux États-Unis, cet équilibre est favorable au pouvoir du capital. C’est là le problème.

Et c’est un problème dans de nombreux pays.

Par exemple, si l’on fait le calcul, lorsqu’une entreprise américaine, comme Microsoft ou Apple, investit en Chine, elle réalise d’énormes profits grâce à la Chine.

Nous avons fait un calcul approximatif : les travailleurs chinois touchent peut-être 5 % des profits totaux. Les 95 % restants vont soit à Microsoft, soit à Apple, soit à d’autres intermédiaires d’entreprises étrangères, et non à des entreprises chinoises.

Les gains de la Chine sont, allez, entre 5 % et 10 %. Mais même dans ce cas, nous vendons plus, nous créons des emplois, et ces travailleurs peuvent alors s’offrir une vie meilleure qu’auparavant.

Bien sûr, la Chine progresse également dans la chaîne de valeur. On ne peut pas toujours se contenter de faire du travail manuel et de produire des t-shirts.

Et les Chinois, l’État-civilisation chinois, produisent désormais chaque année plus d’ingénieurs et de scientifiques que tous les pays occidentaux réunis.

Cela fait toute la différence.

De plus, cet équilibre des trois pouvoirs, dans leur ensemble, au-delà du domaine politique : le pouvoir social, le pouvoir du capital et le pouvoir politique, bénéficie à la majorité de la population. C’est essentiel.

Si les entreprises américaines réalisent d’énormes profits en Chine, elles sont alors les bénéficiaires de la mondialisation.

Mais pour une raison ou une autre, leurs revenus, leurs bénéfices ne sont pas répartis de manière équitable aux États-Unis. Et c’est là le problème des États-Unis.

Il s’agit d’un problème interne, plutôt que d’un problème provenant de la Chine, de notre point de vue.

BEN NORTON : Pouvons-nous parler de la conception chinoise de la démocratie ?

Car un élément clé de ce que vous appelez le modèle chinois est une conception différente de la démocratie.

Aujourd’hui, la conception très superficielle de la démocratie en Occident signifie essentiellement que, tous les quatre ou cinq ans, les gens vont voter pour un candidat financé par de grandes entreprises. Et c’est là la limite de la démocratie. Il n’y a pas de participation populaire.

La conception chinoise de la démocratie est beaucoup plus profonde. En Chine, on a l’idée d’une « démocratie populaire tout au long du processus », selon laquelle la démocratie est un long processus.

En Occident, on dit que la Chine est « autoritaire ». Mais vous diriez qu’en réalité, la Chine a un système démocratique différent. Quel est-il ?

ZHANG WEIWEI : Vous savez, il y a de nombreuses années, j’ai remis en question tout ce paradigme de la soi-disant « démocratie contre autocratie », « démocratie contre autoritarisme ».

Le problème avec ce paradigme, ou paradigme dépassé, c’est qu’il est défini par l’Occident. C’est comme si, pour une raison ou une autre, l’Occident avait été le premier à déposer cette marque particulière.

Quand on parle de la Chine, on peut expliquer ce qu’on veut, ça ne change pas grand-chose. On est toujours sur la défensive.

J’ai donc dit qu’il fallait changer de paradigme. Ce que j’ai préconisé, c’est un paradigme de bonne gouvernance contre mauvaise gouvernance.

Les personnes qui m’ont contesté m’ont dit : « Pourquoi ne parlez-vous pas de démocratie ? » J’ai répondu : « Pas de problème, divisons la démocratie en démocratie procédurale et démocratie substantive.

Ainsi, lorsque vous parlez d’élections régulières, d’un système multipartite, d’une personne-un vote, il s’agit de démocratie procédurale, ou démocratie formelle.

Ce dont nous devrions discuter davantage, c’est d’abord la démocratie de fond, l’objectif même de la démocratie.

En Chine, nous parlons de 道 (dào) et de 术 (shù). 道 (dào) signifie l’objectif général. 术 (shù) signifie les détails ou les procédures.

Le 道 (dào) doit donc être très clair. Et la bonne gouvernance, le 道 (dào), est l’objectif même de la démocratie.

La Chine se concentre donc d’abord sur le 道 (dào), sur l’objectif de la bonne gouvernance et sur la manière d’y parvenir. Ensuite, nous essayons d’élaborer les procédures et les pratiques démocratiques.

Vous avez mentionné la démocratie populaire tout au long du processus. Un bon exemple est la manière dont le pouvoir législatif élabore les lois.

Aux États-Unis, cela se limite vraiment à de petits cercles, à des groupes de pression et à des avocats.

Dans le cas de la Chine, chaque loi importante doit d’abord passer par la base, par des centaines de centres de contact locaux, appelés centres de contact juridiques locaux, qui dépendent de l’Assemblée Nationale Populaire.

À titre d’exemple, à Shanghai, nous avons visité l’un de ces centres.

L’Assemblée Nationale Populaire a envoyé un premier projet de loi, la loi contre les violences familiales. Ensuite, le centre a organisé la discussion de ce projet avec des citoyens ordinaires.

Ils ont environ, je ne sais pas, 300 foyers connectés. D’autres donneront leur avis.

Une remarque a donc été formulée : dans ce projet, vous ne mentionnez que les violences conjugales exercées par le mari à l’égard de sa femme. Or, en réalité, surtout dans les zones rurales chinoises, il existe d’autres problèmes, comme les violences commises par les jeunes à l’égard des personnes âgées. Cela devrait donc être pris en compte dans la loi.

Au final, cela a été pris en compte. C’est ce que nous appelons la démocratie populaire tout au long du processus.

Ensuite, il ne s’agit pas seulement d’adopter la législation, mais aussi de la faire respecter.

Il y aura toutes sortes de groupes, issus de l’Assemblée Nationale Populaire et de la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois (CPPCC), qui examineront si la loi sur la famille a été mise en œuvre.

Les Chinois prennent donc cette question beaucoup plus au sérieux.

Bien sûr, nous avons nos problèmes. Mais dans l’ensemble, cette partie de la démocratie chinoise n’est pas bien comprise par le monde extérieur.

Un autre exemple est la manière dont nous élaborons nos plans quinquennaux.

Si vous regardez les progrès réalisés par la Chine dans le domaine des véhicules électriques (VE) – pays leader mondial dans ce secteur –, vous constaterez qu’ils sont le résultat de quatre plans quinquennaux, soit 20 ans d’efforts.

C’est pourquoi je considère que le modèle chinois est une meilleure option que le modèle occidental. D’une part, si l’on parle du « Green New Deal » ou de la « révolution verte », il y a beaucoup de battage médiatique en Occident, en particulier en Europe, mais même aujourd’hui, les résultats sont maigres.

En Chine, c’est terminé. C’est fait, avec le modèle chinois, grâce à 20 ans de travail acharné. À partir d’un plan d’un an, puis d’un deuxième plan quinquennal, puis d’un troisième plan quinquennal, et ensuite, c’est fait, terminé.

Dans quelle mesure le modèle occidental peut-il donc permettre une transition écologique et lutter contre le changement climatique ?

Dans notre modèle, c’est possible. Dans le modèle occidental, c’est difficile.

BEN NORTON : Professeur Zhang, en 2011, vous avez participé à un débat avec Francis Fukuyama, qui était un défenseur du système capitaliste occidental de démocratie libérale.

Il a notamment affirmé, après la chute de l’Union Soviétique, que c’était « la fin de l’histoire » et que tous les pays finiraient par adopter ce modèle de démocratie capitaliste libérale.

Il a prédit qu’il y aurait un « printemps arabe » en Chine, mais vous étiez sceptique.

Vous avez en fait soutenu que le système chinois durerait plus longtemps et que le système américain présentait de nombreuses failles, notamment le danger de ce que vous appeliez le « populisme simpliste ».

Nous voici 14 ans plus tard, et je dois dire que vous semblez avoir eu raison.

Pouvez-vous revenir sur ce débat et nous dire ce que vous pensez de la situation actuelle ?

ZHANG WEIWEI : Vous savez, lorsque le débat a eu lieu, c’était en juin 2011. C’était l’époque du Printemps Égyptien, et Moubarak venait de quitter le pouvoir.

Le professeur Fukuyama était donc convaincu que la Chine pourrait également connaître son propre « Printemps Arabe ».

En effet, selon sa thèse de la « fin de l’histoire », tous les peuples réclament la liberté d’expression et le suffrage universel, alors pourquoi pas les Chinois ?

Je lui ai répondu qu’il fallait être prudent. Je connais bien la région. Je me suis déjà rendu trois ou quatre fois en Égypte. Je lui ai dit que le printemps arabe égyptien allait se transformer en hiver. Je lui ai dit très fermement que j’étais convaincu que cela allait se produire.

Et finalement, cela s’est produit. Si vous dites cela aux Arabes, ils diront que c’est vrai, que c’est un hiver.

C’est beaucoup plus compliqué que ne le disent ces idéalistes partisans de la « fin de l’histoire ».

J’ai dit que cela était voué à l’échec.

Il en va de même pour la Chine. C’est beaucoup plus compliqué ; c’est une civilisation millénaire. Vous devez comprendre cela.

Sinon, quelles que soient vos prescriptions, elles ne fonctionneront pas.

De plus, mon débat avec lui portait sur le populisme. Il pense, vous savez, avec les médias américains, les « médias libres », la liberté d’expression ; et il a dit, je me souviens de la célèbre citation d’Abraham Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple pendant un certain temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ».

Je lui ai répondu que c’était un peu romantique. Vous savez, en politique, nous devons être très honnêtes, car le coût d’opportunité est énorme.

Le professeur Fukuyama avait ce problème.

Si vous regardez ses prévisions sur la crise ukrainienne, la guerre en Ukraine, le Covid, les élections [de 2024] entre Kamala Harris et Donald Trump, il s’est trompé sur toute la ligne.

Vous pouvez vérifier. Ce bilan n’est pas convaincant.

Je pense qu’il devrait, un jour, se rendre compte des limites de sa thèse.

BEN NORTON : Je pense qu’à bien des égards, il a en fait reconnu ces limites.

Parlons brièvement de la guerre commerciale que les États-Unis mènent contre la Chine.

Elle a été lancée par Trump en 2018, lors de son premier mandat, mais elle a été poursuivie par Joe Biden. Elle est bipartisane.

Et Trump, lors de son deuxième mandat, l’a encore élargie. Elle n’a cessé d’aller et venir.

Mais vous avez mis en garde contre le fait qu’aux États-Unis, beaucoup de ces responsables surestiment la puissance de leur pays.

Vous connaissez ce célèbre slogan : Trump dit « Nous avons toutes les cartes en main » et la Chine répond « C’est nous qui avons fabriqué les cartes ».

La Chine fabrique tout ; l’économie étatsunienne s’est désindustrialisée.

Vous avez donc averti qu’en réalité, l’économie étatsunienne dépend davantage de la production chinoise que la Chine ne dépend de ses exportations vers le marché étatsunien.

Comment voyez-vous la guerre commerciale ? Et quel camp est en train de perdre ?

Peut-être que les deux camps sont en train de perdre, mais selon vous, lequel perdra le plus ?

ZHANG WEIWEI : Oh, les États-Unis perdront davantage, c’est certain.

Dès le premier jour, il y a sept ans, lorsque Donald Trump a lancé sa première série de mesures dans le cadre de la guerre commerciale, j’ai déclaré ouvertement à la télévision chinoise que les États-Unis en souffriraient.

Selon nous, les États-Unis dépendent beaucoup plus de la Chine, ce qui signifie que si l’on examine les produits manufacturés utilisés par les Américains et importés de Chine, soit la Chine est le seul exportateur et producteur, soit au moins 80 % ou 90 % des composants sont produits en Chine.

En d’autres termes, les États-Unis ne peuvent pas trouver d’alternatives dans un avenir prévisible, ni dans un, deux ou trois ans.

C’est donc la base, qu’il s’agisse d’un produit aussi petit qu’une vis, d’un grille-pain, ou d’un produit aussi grand qu’un châssis, toutes sortes d’équipements lourds, peu importe.

Et puis, l’idée de Trump selon laquelle, grâce à ce type de guerre tarifaire, les États-Unis vont reconstruire leur industrie manufacturière, est également naïve.

Si vous regardez ce que nous appelons, dans la région de Shanghai, le delta du Yangtsé — et il en va de même pour le delta de la rivière des Perles —, une entreprise comme Apple, Microsoft ou Tesla, vous pouvez trouver toutes les pièces détachées, les fournitures, tout l’écosystème dans un rayon de 100 kilomètres. Tout.

Ce type d’écosystème a donc été construit par les Chinois grâce à la planification et au marché, le modèle chinois, au cours de plusieurs décennies. C’est le fruit de plusieurs décennies de travail.

Les États-Unis ne peuvent donc pas reproduire cela, c’est impossible. Vous ne disposez pas de ce type d’écosystème.

Par conséquent, vous voulez le recréer. Cela prendra des décennies, voire plus.

Je pense donc qu’il est très naïf de faire ce genre de calcul.

Et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous affirmons que les États-Unis vont perdre, et perdre lamentablement.

BEN NORTON : Ma dernière question aujourd’hui concerne le système financier et le rôle du dollar étatsunien.

Au cours de la dernière décennie, la Chine a progressivement réduit ses avoirs en dette publique étatsunienne, en titres du Trésor étatsunien.

Et la Chine fait partie d’un mouvement mondial qui cherche des alternatives à la domination du dollar étasunien et à l’hégémonie financière des États-Unis.

La Chine fait partie des BRICS et travaille avec d’autres pays pour créer des alternatives.

Alors, comment voyez-vous l’avenir du système financier mondial ?

Et comment pensez-vous que la Chine peut travailler avec le reste du Sud, dans des organisations comme les BRICS, pour créer des alternatives à l’hégémonie financière des États-Unis ?

ZHANG WEIWEI : Vous savez, lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, les États-Unis et l’Occident ont imposé des sanctions extrêmement sévères à la Russie, mais le rouble a survécu.

En chinois, le mot « monnaie » se compose de deux caractères : 货 (huò) et 币 (bì), qui signifient respectivement « marchandises » (货) et « argent » (币).

La Russie a donc réussi à transformer cette guerre monétaire en une guerre entre les marchandises et l’argent.

L’Occident a de l’argent, les États-Unis ont de l’argent. Mais la Russie a des marchandises.

Il en va de même pour la Chine. La Chine fabrique des biens. Les États-Unis ont de l’argent.

À long terme, nous pensons donc que ceux qui possèdent des biens sont dans une position plus solide, en particulier en période de crise.

Vous savez, c’est comme l’État civilisationnel chinois, si vous expliquez cela, tout le monde comprend.

Et puis, les États-Unis ont tout transformé en arme, y compris le dollar, y compris SWIFT [le système de messagerie interbancaire].

Par conséquent, les gens cherchent des alternatives. Et le rythme de cette recherche s’accélère de plus en plus.

Si vous regardez l’utilisation du CIPS, le système de paiement numérique chinois, il connaît déjà une croissance rapide. J’ai vérifié les données pour le mois de mars de cette année (2025). Les entreprises chinoises qui utilisent la monnaie chinoise pour faire des affaires représentent déjà 54 %, contre 41 % pour le dollar étatsunien.

En fait, le CIPS et le SWIFT représentent deux autoroutes.

SWIFT est l’ancienne autoroute ; elle est dépassée ; elle repose sur le télégramme ; il faut plusieurs jours, au moins trois, pour conclure une transaction ; elle facture des frais élevés.

CIPS représente une toute nouvelle autoroute, sans faille, dotée d’une technologie blockchain de pointe ; une transaction prend une ou deux secondes ; elle est pratiquement gratuite.

Il est évident que de plus en plus de gens vont commencer à utiliser CIPS. On peut dire que cela fait un peu peur aux États-Unis, ou en tout cas à certains milieux, à leur système financier.

Mais c’est inévitable, car, encore une fois, cela représente un autre type de technologie, un autre type d’idée.

Le CIPS est beaucoup plus socialiste — sans frais, ou à très faible coût, et très efficace — que le SWIFT, qui est un monopole et facture des frais élevés.

Il s’agit donc de deux approches différentes.

Bien sûr, si l’on considère l’utilisation du dollar dans le monde aujourd’hui, il est encore beaucoup plus utilisé que le yuan chinois, notre monnaie.

Pourtant, si l’on considère le commerce des marchandises, la monnaie chinoise évolue déjà rapidement.

Bien sûr, pour les marchés financiers, les biens d’équipement, etc., c’est une autre histoire. La Chine reste très prudente à ce sujet.

Vous voyez, à terme, le système [international] pourrait utiliser de plus en plus la monnaie chinoise dans le commerce des biens ; mais dans le commerce des produits financiers, de plus en plus le dollar étatsunien.

Il pourrait y avoir différents niveaux d’opérations. Cela pourrait être une autre solution.

BEN NORTON : Vous considérez donc cela comme faisant partie de la vision chinoise d’un monde plus multipolaire ?

ZHANG WEIWEI : C’est ma vision.

Parce que c’est inévitable. La multipolarité existe déjà, mais ce dont nous avons besoin, c’est d’un ordre mondial multipolaire. Celui-ci est encore en cours d’élaboration. Et j’espère que ce sera le cas.

Je dis toujours que la Russie est révolutionnaire ; elle veut renverser le système dominé par les États-Unis.

La Chine est réformatrice ; nous voyons que le système a à la fois des forces et des faiblesses. Nous devons tirer le meilleur parti des forces pour réduire autant que possible les défauts. Nous essayons de le réformer.

La différence entre la Chine et la Russie réside dans leur approche révolutionnaire ou réformatrice. Mais le point commun entre ces pays est que nous regardons tous vers l’avenir, pour voir s’il existera quelque chose de mieux que ce système.

Le problème avec Donald Trump, c’est qu’il ne veut pas non plus de ce système : l’unipolarité, l’économie américaine qui s’effondre. Il n’est pas satisfait.

Il dit que nous devrions abandonner cela. Mais il regarde en arrière, tandis que nous regardons vers l’avenir.

Il dit : « Revenons au XIXe siècle et au mercantilisme. C’est mieux ». Pour nous, ce n’est pas une bonne chose.

BEN NORTON : La Chine se tourne vers l’avenir.

ZHANG WEIWEI : D’une certaine manière, à bien des égards, c’est vrai, oui.

BEN NORTON : Eh bien, je pense que c’est une bonne conclusion.

张老师,谢谢您。(Professeur Zhang, merci.)

ZHANG WEIWEI : Merci.