9/ La critique de l’impérialisme
Nous entendons la critique de l’impérialisme au sens large du mot, comme l’attitude des différentes classes de la société envers la politique de l’impérialisme, à partir de l’idéologie générale de chacune d’elles.
La proportion gigantesque du capital financier concentré dans quelques mains et créant un réseau extraordinairement vaste et serré de rapports et de relations, par l’entremise duquel il soumet à son pouvoir la masse non seulement des moyens et petits, mais même des très petits capitalistes et patrons, ceci d’une part, et la lutte aiguë contre les autres groupements nationaux de financiers pour le partage du monde et la domination sur les autres pays, d’autre part, – tout cela fait que les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l’impérialisme. Engouement « général » pour les perspectives de l’impérialisme, défense acharnée de celui-ci, tendance à le farder de toutes les manières, – n’est-ce pas un signe des temps. L’idéologie impérialiste pénètre également dans la classe ouvrière, qui n’est pas séparée des autres classes par une muraille de Chine.
Les savants et les publicistes bourgeois défendent généralement l’impérialisme sous une forme quelque peu voilée; ils en dissimulent l’entière domination et les racines profondes; ils s’efforcent de faire passer au premier plan des particularités, des détails secondaires, s’attachant à détourner l’attention de l’essentiel par de futiles projets de « réformes » tels que la surveillance policière des trusts et des banques, etc. Plus rares sont les impérialistes avérés, cyniques, qui ont le courage d’avouer combien il est absurde de vouloir réformer les traits essentiels de l’impérialisme.
Est-il possible de modifier par des réformes les bases de l’impérialisme ? Faut-il aller de l’avant pour accentuer et approfondir les antagonismes qu’il engendre, ou en arrière pour les atténuer ? Telles sont les questions fondamentales de la critique de l’impérialisme. Les particularités politiques de l’impérialisme étant la réaction sur toute la ligne et le renforcement de l’oppression nationale, conséquence du joug de l’oligarchie financière et de l’élimination de la libre concurrence, l’impérialisme voit se dresser contre lui, dès le début du XXe siècle, une opposition démocratique petite-bourgeoise à peu près dans tous les pays impérialistes. La rupture de Kautsky et du vaste courant international kautskiste avec le marxisme consiste précisément dans le fait que Kautsky, loin d’avoir voulu et su prendre le contre-pied de cette opposition petite-bourgeoise, réformiste, réactionnaire, quant au fond, sur le plan économique, a au contraire pratiquement fusionné avec elle.
Sans prétendre le moins du monde faire œuvre de marxistes, ils opposent tous à l’impérialisme la libre concurrence et la démocratie, condamnent le projet du chemin de fer de Bagdad, qui mène à des conflits et à la guerre, et formulent des « vœux innocents » de paix, etc.

Une telle naïveté, et de la part des économistes bourgeois, n’est pas étonnante; au surplus, il leur est avantageux de feindre la naïveté et de parler « sérieusement » de paix à l’époque de l’impérialisme.
Si la critique théorique de l’impérialisme par Kautsky n’a rien de commun avec le marxisme, si elle ne peut que servir de marchepied à la propagande de la paix et de l’unité avec les opportunistes et les social-chauvins, c’est parce qu’elle élude et estompe justement les contradictions les plus profondes, les plus fondamentales de l’impérialisme : contradiction entre les monopoles et la libre concurrence qui s’exerce à côté d’eux, celle entre les formidables « opérations » (et les formidables profits) du capital financier et le commerce « honnête » sur le marché libre, celle entre les cartels et les trusts, d’une part, et l’industrie non cartellisée, d’autre part, etc.
Considérons l’Inde, l’Indochine et la Chine. On sait que ces trois pays coloniaux et semi-coloniaux, d’une population totale de 600 à 700 millions d’habitants, sont exploités par le capital financier de plusieurs puissances impérialistes : Angleterre, France, Japon, Etats-Unis, etc. Admettons que ces pays impérialistes forment des alliances les uns contre les autres, afin de sauvegarder ou d’étendre leurs possessions, leurs intérêts et leurs « zones d’influence » dans les pays asiatiques mentionnés. Ce seraient là des alliances « inter-impérialistes » ou « ultra-impérialistes ». Admettons que toutes les puissances impérialistes concluent une alliance pour un partage « pacifique » de ces pays d’Asie : on pourra parler du « capital financier uni à l’échelle internationale ». Il existe des exemples de ce genre d’alliances au cours du XXe siècle, disons dans les rapports des puissances à l’égard de la Chine. Est-il « concevable » de supposer, le régime capitaliste subsistant, que ces alliances ne soient pas de courte durée, qu’elles excluent les frictions, les conflits et la lutte sous toutes les formes possibles et imaginables ?
Il est inconcevable en régime capitaliste que le partage des zones d’influence, des intérêts, des colonies, etc., repose sur autre chose que la force de ceux qui prennent part au partage, la force économique, financière, militaire, etc. Or, les forces respectives de ces participants au partage varient d’une façon inégale, car il ne peut y avoir en régime capitaliste de développement uniforme des entreprises, des trusts, des industries, des pays.
Aussi, les alliances « inter-impérialistes » ou « ultra-impérialistes » dans la réalité capitaliste, et non dans la mesquine fantaisie petite-bourgeoise des prêtres anglais ou du « marxiste » allemand Kautsky, ne sont inévitablement, quelles que soient les formes de ces alliances, qu’il s’agisse d’une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d’une union générale embrassant toutes les puissances impérialistes, que des « trêves » entre des guerres. Les alliances pacifiques préparent les guerres et, à leur tour, naissent de la guerre; elles se conditionnent les unes les autres, engendrant des alternatives de lutte pacifique et de lutte non pacifique sur une seule et même base, celle des liens et des rapports impérialistes de l’économie mondiale et de la politique mondiale.
L’atténuation par Kautsky des contradictions les plus profondes de l’impérialisme, atténuation qui conduit inévitablement à farder l’impérialisme, n’est pas sans influer également sur la critique que fait cet auteur des caractères politiques de ce dernier. L’impérialisme est l’époque du capital financier et des monopoles, qui provoquent partout des tendances à la domination et non à la liberté. Réaction sur toute la ligne, quel que soit le régime politique, aggravation extrême des antagonismes dans ce domaine également : tel est le résultat de ces tendances. De même se renforcent particulièrement l’oppression nationale et la tendance aux annexions, c’est-à-dire à la violation de l’indépendance nationale (car l’annexion n’est rien d’autre qu’une violation du droit des nations à disposer d’elles-mêmes).